Contrat public pour un proche du crime organisé

Contrat public pour un proche du crime organisé

Le gouvernement du Québec a accordé un contrat à une entreprise qui exploite un dépotoir illégal et appartient à un proche du crime organisé, a découvert notre Bureau d’enquête.

La Société québécoise des infrastructures (SQI) a octroyé un contrat de gré à gré à Location Tri-Box pour l’enfouissement des copeaux de bois et de la terre retirée du site d’une future école secondaire à Saint-Jérôme.

Tri Box

Photo Agence QMI, Louis-Dominique Lamarche

La SQI ne semble pas avoir fait beaucoup de recherches avant d’accorder le mandat de 33 300 $ en août dernier à la compagnie de Roberto Scoppa, frère des gangsters Andrew et Salvatore Scoppa, tous deux assassinés en 2019.

Une simple vérification sur le site Internet du ministère de l’Environnement aurait permis à la SQI de savoir que Tri-Box exploitait illégalement son dépôt de sol.

Amendes et préavis

En janvier 2020, Tri-Box avait déjà écopé d’une amende de 10 000 $ pour avoir disposé de sols contaminés sur son terrain situé en zone agricole à Mirabel.

Ceux-ci contenaient plus d’arsenic, de zinc, de fluoranthène et de pyrène que les limites autorisées.

« Depuis 2019, le [ministère] a envoyé trois avis de non-conformité à Location Tri-Box pour avoir déposé des sols contaminés, pour avoir remblayé un milieu humide et pour avoir mis en place des installations de récupération de matières résiduelles sans autorisation », a indiqué Frédéric Fournier, porte-parole du ministre de l’Environnement .

Tri Box

Photo Dominique Cambron-Goulet

Des résidus de béton et de briques se trouvent notamment sur son site.

En plus de ces infractions à la loi, la situation est suffisamment grave pour que le ministère souhaite déposer des accusations criminelles contre Tri-Box. « Le dossier est actuellement au [Directeur des poursuites criminelles et pénales] DPCP pour analyse », a ajouté M. Fournier.

La SQI admet ne pas avoir vérifié auprès du ministère de l’Environnement avant de conclure l’entente.

« Ce contrat ne nécessitait pas la tenue d’un appel d’offres public et Tri-Box se présentait comme une entreprise capable de se réapproprier le terrain », répond Martin Roy, porte-parole de la SQI. Le contrat prévoit l’obligation pour l’entreprise de se conformer à toutes les lois et réglementations en vigueur.

“Il sera supprimé”

Roberto Scoppa a voulu nous rencontrer en présence de son avocat. Au cours de cet entretien, il a avoué qu’il ne s’était toujours pas conformé aux exigences du ministère de l’Environnement depuis sa sanction, début 2020.

Il a reproché à une autre entreprise de lui avoir apporté de la terre contaminée en 2019. De la terre qui se trouvait encore sur son terrain fin avril.

« Tout ce qui doit être enlevé le sera cette année. Toute la pierre concassée, le reste de [sols] contaminés, a fait valoir M. Scoppa. Est-ce que j’accepte encore le béton et des choses comme ça ? Non. “

Lorsqu’on lui a demandé s’il avait accepté du béton ou de la brique depuis son amende du ministère, M. Scoppa a répondu : “Peut-être un ou deux camions qu’on ne pourrait pas faire demi-tour”.

Il conteste également les prétentions du ministère concernant les zones humides et assure qu’il a le droit de concasser du béton et de la brique sur place, pour les utiliser comme base d’une route sur laquelle circulent des camions.

– Avec la collaboration d’Éric Thibault

Dépotoir controversé

Les deux co-fondateurs de Location Tri-Box, Roberto Scoppa et Jonathan Borbely, étaient également impliqués dans une autre entreprise d’enfouissement controversée, G&R Recyclage, basée à Kanesatake.

Scoppa et Borbely y étaient associés en 2015, quelques mois avant de fonder Tri-Box.

Les propriétaires de G&R Recyclage, les frères Gary et Robert Gabriel, ont un lourd casier judiciaire remontant aux années 1980.

Ils ont notamment écopé de peines de prison en 2006 pour avoir été des acteurs majeurs de l’émeute qui a suivi l’incendie de la maison du grand chef James Gabriel et pour avoir enlevé 67 policiers de la nation Mohawk.

En 2009, Gary Gabriel a également été pris dans une affaire de drogue contre le crime organisé. Des centaines de plants de cannabis et plusieurs armes avaient été saisies.

Plus récemment, en juillet dernier, Gary Gabriel discutait dans son dispensaire de cannabis avec le chef de gang Arsène Mompoint lorsque ce dernier a été abattu.

Permis révoqué

Roberto Scoppa a déclaré qu’il ne connaissait “pas du tout” les frères Gabriel avant de rejoindre G&R.

Roberto Scoppa (à droite) avec son frère Andrew lors d'une queue de police en 2015.

Photo d’archive

Roberto Scoppa (à droite) avec son frère Andrew lors d’une queue de police en 2015.

“Je ne savais pas qu’ils étaient des criminels”, a-t-il déclaré. J’ai connu Jonathan Borbely, qui m’a amené chez son père [NDLR Stephen Borbely, un autre associé de G&R] qui m’a convaincu d’acheter 10% dans son entreprise. »

M. Scoppa dit n’avoir “jamais eu de contact” avec les frères Gabriel, sauf lorsqu’il a décidé de quitter l’entreprise car il ne gagnait pas d’argent. Il affirme avoir quitté G&R en 2017.

En 2020, la licence de G&R Recycling a été révoquée par le ministère. L’histoire a fait la une des journaux.

«L’eau noire» s’écoulant des montagnes de déchets était rejetée directement dans l’environnement sans traitement, rapporte La pressel’automne dernier.

Lors d’une visite en 2020, l’un des associés du site a également mentionné aux inspecteurs “qu’ils ne sont plus les bienvenus sur le site du centre de tri pour effectuer leur inspection”.

Deux frères bien connus

Roberto Scoppa a récemment été dans le viseur de la police en raison de ses liens familiaux. Il est le frère des gangsters Andrew et Salvatore Scoppa, tous deux assassinés en 2019.

Andrew Scoppa a été abattu en octobre 2019.

Photos d’archives

Andrew Scoppa a été abattu en octobre 2019.

◆ Andrew a été considéré par la police comme le patron par intérim de la mafia montréalaise entre 2014 et 2015, quelque temps après la mort du parrain Vito Rizzuto.

Salvatore Scoppa a été tué en mai 2019 à l'hôtel Sheraton de Laval.

Photos d’archives

Salvatore Scoppa a été tué en mai 2019 à l’hôtel Sheraton de Laval.

◆ Salvatore Scoppa aurait commandité plusieurs meurtres, dont celui du mafieux Rocco Sollecito.

Avant leur assassinat, la police plaçait Roberto Scoppa aux côtés de ses frères dans l’organigramme de la mafia montréalaise. En 2015, la police a surpris deux rencontres entre Andrew et Roberto dans le cadre de sa filature du projet Estacade.

Dans une interview, Roberto Scoppa a reconnu qu’il avait été associé aux affaires criminelles de ses frères dans le passé, mais affirme en avoir été absent pendant longtemps.

Il a affirmé n’avoir jamais parlé avec son frère Salvatore “depuis 2011-2012”. “Nous nous sommes battus jusqu’aux coups et nous ne nous sommes plus jamais parlé”, dit-il.

Quant à son frère Andrew, il a d’abord déclaré ne plus lui avoir adressé la parole depuis 2013. « Depuis Vito [Rizzuto] mort, je ne lui ai plus parlé, parce que j’ai vu arriver des choses que je n’aimais pas”, jure-t-il. Il a ensuite affirmé qu’Andrew l’avait approché “quelques fois” après cela. “Je ne voulais pas être partie de leur entreprise », dit-il.

Nos recherches montrent également que Roberto Scoppa a enregistré Tri-Box, en 2015, à l’adresse d’une résidence appartenant à son frère Andrew.

Cette année-là, les trois frères Scoppa avaient des entreprises enregistrées à cette adresse.

Roberto Scoppa a expliqué qu’il utilise cette adresse, où vit sa mère, car il y loue une chambre pour y stocker ses documents professionnels, pour lesquels il n’a pas de place à la maison.

En Colombie avec un puissant Hells

En janvier 2019, Roberto Scoppa voyageait avec les Hells Angels Martin Robert, selon des informations policières auxquelles notre Bureau d’enquête a eu accès.

Martin-Robert

Archives photographiques, Agence QMI

Martin-Robert

Martin Robert est considéré par les corps policiers comme le membre le plus influent des Hells Angels au Québec. Arrêté en 2009 dans le cadre de l’opération SharQc, après une cavale de neuf mois, il a passé cinq ans en prison pour complot de meurtre.

Roberto Scoppa a déclaré que c’était par hasard qu’il s’était retrouvé dans le même hôtel que le Hells Robert, à Carthagène, en Colombie. Il a expliqué qu’il y passait ses vacances avec sa famille.

« Je n’étais pas dans le même avion que cet homme. Je l’ai juste vu manger à la table voisine et j’ai dit à ma femme qu’il ressemblait au gars de la télé. Nous l’avons cherché sur Google et elle a dit que c’était lui. Alors je lui ai dit qu’à chaque fois qu’il venait on changeait de table. Je ne veux pas être associé à lui parce que ce sont les gens qui sont contre mes frères. »

M. Scoppa a affirmé qu’en 2019, il n’avait eu aucun contact avec ses frères pendant des années.

“Je ne vais sûrement pas là-bas avec lui [Martin Robert] ? Êtes-vous fou? C’était quand la guerre [entre différents clans du crime organisé] commencé et je m’assiérais avec quelqu’un qui est connecté à d’autres personnes ? Réfléchissez un peu ? »

Douze condamnations

Roberto Scoppa a plaidé coupable à pas moins de 12 infractions pénales dans les années 1990 et 2000, dans six affaires différentes.

Ceux-ci comprennent la possession de drogues (y compris la cocaïne et l’héroïne) et la possession d’équipement pour intercepter illégalement les communications.

Dans l’un de ces cas, le juge lui a même interdit à vie de posséder certaines armes.

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