« Climat toxique » à Boxe Canada |  La « libération » de Danielle Bouchard

« Climat toxique » à Boxe Canada | La « libération » de Danielle Bouchard

« Enfin, enfin, enfin ! », lance Danielle Bouchard d’emblée. L’entraîneur de boxe vit actuellement une véritable « libération ».

Posté hier à 16h29

Jean-François Teotonio

Jean-François Teotonio
La presse

« Une libération de pouvoir parler. »

Mercredi, le directeur de la haute performance de Boxe Canada, Daniel Trépanier, a été ouvertement accusé de créer un “climat toxique” au sein du programme national. La lettre a été signée par plus de 120 personnes, dont des entraîneurs, d’anciens athlètes, des officiels et des membres de fédérations provinciales.

Il est accusé de problèmes de harcèlement, de favoritisme, de sécurité et de transparence sur des événements qui se sont déroulés depuis 2008.

Et nous exigeons son départ. Car oui, malgré les révélations récentes et des résultats décevants aux Jeux olympiques depuis des décennies, Daniel Trépanier est toujours en poste.

À ce sujet, « les décisions seront prises dans le meilleur intérêt de la boxe au Canada et de ses athlètes », déclare Yvon Michel, administrateur général au conseil d’administration de Boxe Canada.

Rejoint par La presse au téléphone vendredi après-midi, Michel affirme que le CA a eu « plusieurs réunions [vendredi] “. “Étant donné que[il fait] partie d’un [C.A.] et cela'[il] doivent être unis », Yvon Michel ne peut pas en dire plus pour le moment.

“Nous devons évaluer plusieurs choses”, ajoute le promoteur.

” Franchir la barrière du silence ”

Danielle Bouchard fait partie de ceux qui ont apposé leur nom sur le document de mercredi.

Au bout du fil, celle qui entraîne notamment Kim Clavel se réjouit d’avoir “pris la décision de [s]’ouvrez-vous et franchissez la barrière du silence’.

Je me dis : enfin. Depuis 2008, je suis dans le monde de la formation et je ne peux jamais rien dire. Je ne peux jamais m’exprimer, car je veux toujours protéger mes athlètes. J’ai toujours peur des répercussions de mes propos, que ce que je vais dire aura des conséquences pour mes athlètes.

Danielle Bouchard

Kim Clavel s’est exprimée sur le sujet dans un post Facebook jeudi soir. Elle parle en effet de “favoritisme”, mais aussi d'”injustice”. Elle dit avoir vu “les rêves s’assombrir”.

« J’ai vu Boxe Canada mettre des obstacles sur le chemin d’athlètes prometteurs, talentueux et dévoués. J’ai entendu des propos horribles, sexistes, aberrants », écrit le boxeur québécois.

« J’ai vu Daniel Trépanier progressivement mettre de côté mon entraîneur Danielle Bouchard (appréciée de tous), m’empêcher de pouvoir l’avoir dans mon coin dans certaines compétitions […]. Ça, il a construit des règlements. »

Actuellement en vacances, Kim Clavel n’a pas pu répondre à notre demande d’interview.

Mais sa publication sur Facebook fait partie d’une véritable pléthore de témoignages depuis mercredi. Comme si le couvercle avait été retiré d’une marmite bouillante et que son contenu débordait déjà.

Et de tout ce qu’elle a lu dans les médias cette semaine, Danielle Bouchard “n’a rien appris de nouveau”.

« Je parle pour moi, mais il n’y a pas une chose dont je n’étais pas consciente, souligne-t-elle. […] J’ai eu des athlètes qui ont pleuré dans mes bras. Qui a pleuré, pleuré. J’ai dû reconstituer des équipes car le moral était complètement détruit. »

” Quelle est la solution ? ”

En réponse aux récentes révélations, Boxe Canada a déclaré que la fédération avait déjà « pris des mesures rapides au cours des derniers mois pour améliorer la transparence et la gouvernance de l’organisation ».

Un “groupe consultatif de haute performance” a été créé […] afin d’assurer la transparence des décisions” à ce niveau. Il aurait également séparé “le rôle de directeur de la haute performance des responsabilités d’entraîneur”, l’un des gros griefs de la plainte de mercredi.

Mais Danielle Bouchard n’est pas impressionnée.

Ils nous ont dit noir sur blanc qu’il y avait eu de vrais changements. Mais aucun, et je veux dire qu’aucun changement ne s’est produit.

Danielle Bouchard

L’ancienne boxeuse sait de quoi elle parle. Elle avait signé une autre lettre, en 2015, qui dénonçait sensiblement la même chose qu’aujourd’hui.

«Nous avons fait un geste, et il est vraiment tombé à l’eau. On avait pratiquement été rencontrés individuellement pour nous dire : “Allez, ça n’a pas de sens.” »

“Moi, à cette époque, j’avais encore une relation pour dire ce que je pensais de Daniel. J’ai toujours voulu changer les choses. Et je me souviens qu’en 2015, je lui ai dit que j’avais signé. Parce que tout ce que nous disons, tout ce que nous essayons de changer, ça ne change pas. Quelle est la solution ? »

La lettre de mercredi a notamment été envoyée à Sport Canada, à la directrice générale d’À nous le podium, la ministre fédérale des Sports Pascale St-Onge… et à plusieurs médias.

En contactant les médias, “c’était notre dernier recours, notre dernière issue”, dit-elle.

“Une petite incompétence”

Il faut aussi dire qu’en plus de ce que vivent ses athlètes, Danielle Bouchard fait elle-même les frais de cet environnement toxique au sein de la fédération.

« J’ai toujours eu quatre athlètes féminines qui faisaient partie de l’équipe nationale, pendant près de 8 à 10 ans. J’étais constamment confronté au personnage. […] Des règles ont été créées pour m’empêcher de travailler avec mes athlètes. »

« J’ai fait le choix d’aller en équipe nationale, car la majorité des filles y seront. Et là, parce que tu entraînes en équipe nationale, tu n’as plus le droit d’entraîner tes filles à titre personnel. Une réglementation complètement absurde, quand on pense au bien-être de l’athlète. »

C’est ce qu’elle lui reproche.

Il n’a jamais travaillé en fonction de facteurs de performance [des athlètes], c’est-à-dire avec un bien-être psychologique. Au contraire, [il s’agissait] toujours les rabaisser, changer leurs façons de penser, leur montrer que ce n’était pas eux qui avaient le pouvoir, mais lui.

Danielle Bouchard

Elle dit qu’une année, seulement deux de ses quatre champions canadiens ont pu aller aux Championnats du monde.

“Tu peux imaginer. J’ai quatre filles avec qui je travaille au quotidien, elles s’entraînent ensemble, elles sont motivées, et on me dit que mon équipe est scindée en deux. Pourquoi ? Pour des critères qui n’avaient aucun sens. L’un des critères était que Myriam Da Silva Rondeau était trop âgée à l’époque, qu’elle ne pouvait pas se permettre de rêver aux Jeux olympiques. Puis elle s’y est finalement rendue en 2021 à Tokyo. Vous voyez comme c’est tordu. »

Danielle Bouchard a reçu son niveau 4, décerné selon le Programme national de certification des entraîneurs, en 2012. Mais encore aujourd’hui, elle se bat pour que ce niveau soit reconnu.

« On aime à chaque championnat canadien me mettre un bracelet me disant que je suis niveau 3. À chaque fois, je dis non, je ne suis pas niveau 3, je suis niveau 4. »

“Au lieu d’avoir une fédération qui dit : wow, j’ai développé un coach qui aura son niveau 4, pour en être fier, [de reconnaître] ce beau prestige, au contraire, on vous tape sur la tête et on dit non. »

La question qui vient à l’esprit, en fin de compte, est très simple. Pourquoi ?

« Je ne vais pas être gentil dans ce que je vais dire, mais je pense qu’il y a un peu d’incompétence. »

Elle nuance ses propos du même souffle.

« Il est excellent en bureaucratie, en rapports, dans toute cette logistique. Il a de grandes qualités, il ne faut pas le cacher. Mais d’un autre côté, malheureusement, il prétendait être entraîneur de l’équipe nationale. Il a joué plusieurs rôles. S’il s’était contenté d’être vraiment un directeur technique de haute performance et s’il s’était entouré d’entraîneurs compétents, d’adjoints qui ont de l’expertise, avec une solide expérience en entraînement, je pense que le scénario aurait été différent. »

« Tout commence par l’athlète », résume-t-elle. C’est l’athlète qui devrait être au cœur, au centre de toute organisation. Et là, ce que nous ressentons, ce que nous ressentons, c’est complètement le contraire. Ce sont toutes des décisions qui sont prises contre l’athlète. »


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