Plateaux de tournage |  Les plaintes pour harcèlement se multiplient

Plateaux de tournage | Les plaintes pour harcèlement se multiplient

Les plateaux de tournage subissent également l’influence du mouvement #metoo. En 2021, les dénonciations pour harcèlement sexuel et psychologique en plateau ont augmenté de 35 %, selon l’Alliance québécoise des techniciens de l’image et du son (AQTIS), section locale 514 AIEST.

Posté à 6h00

Marc-André Lemieux

Marc-André Lemieux
La presse

En donnant la parole aux femmes à l’automne 2017, le mouvement social (et phénomène viral) explique en partie l’augmentation du nombre de plaintes de harcèlement, qui est passé de 20 à 28 l’an dernier.

«Les gens sont mieux informés», estime Christian Lemay, président du syndicat, qui représente 8 000 travailleuses et travailleurs de l’audiovisuel. « Aujourd’hui, les gens sont capables de reconnaître la dynamique du harcèlement sexuel et psychologique. Ils sont aussi plus solidaires. Lorsqu’ils constatent une inconduite, ils suggèrent aux victimes de s’adresser à leur employeur. C’est un changement de culture qui se produit dans notre communauté. »

Même son de cloche avec Ghislaine Labelle, psychologue organisationnelle, CRHA. L’oratrice et médiatrice accréditée perçoit positivement l’augmentation du nombre de dénonciations. Cela ne révélerait pas l’existence d’un environnement plus toxique qu’auparavant. Au contraire.

“Avant #metoo, les gens n’osaient pas du tout parler”, dit-elle. Aujourd’hui, ils sortent de leur silence. J’en ai fait l’expérience dans d’autres secteurs. On observe une augmentation des plaintes, puis on voit comment les mécanismes de prévention que l’on met en place peuvent assainir l’environnement. »

Selon Ghislaine Labelle, sur la question du harcèlement, le secteur culturel accuse un retard par rapport aux domaines d’activités plus « traditionnels ». Ses membres n’en seraient arrivés qu’au « stade de nommer un chat un chat », c’est-à-dire de dénoncer.

Parce qu’ils sont des salariés au statut précaire, ils estiment que c’est perdu d’avance. La plupart du temps, ils hésitent à signaler des situations de harcèlement ou d’abus car ils craignent les conséquences. Nous devons changer cette croyance. Il faut leur montrer qu’ils ont du pouvoir.

Ghislaine Labelle, psychologue

Un entrainement

Pour prévenir le harcèlement sexuel et psychologique au travail, l’AQTIS, section locale 514 AIEST, a récemment mis en place une formation gratuite, réalisée avec le soutien financier du gouvernement du Québec.

« Nous voulons sensibiliser nos membres à la problématique du harcèlement, précise Christian Lemay. Nous voulons nous assurer qu’ils connaissent leurs droits. »

Cette formation est d’autant plus importante du fait du statut d’emploi des personnes qui marchent sur les plateaux de tournage.

« Nous sommes toujours une communauté de pigistes, souligne Christian Lemay. Les gens ne veulent pas nécessairement causer des problèmes. Nous nous en rendons compte car nous recevons des plaintes de harcèlement une fois la production terminée. Il est alors souvent trop tard, car les outils d’investigation ne sont plus à notre disposition. Et quand on ouvre une enquête pour quelque chose qui a été fait des mois auparavant, l’employeur se sent rarement concerné.

C’est ce sur quoi on insiste dans la formation : le harcèlement, il faut y faire face quand ça arrive. Cela donne à l’enquête de meilleures chances d’aboutir.

Christian Lemay, président de l’Alliance québécoise des techniciens de l’image et du son (AQTIS), section locale 514 AIEST

Ghislaine Labelle, qui accompagne les organisations depuis 25 ans dans la mise en place de mécanismes contribuant à créer des milieux de travail sains, respectueux et inclusifs, donne cette formation gratuite aux membres de l’AQTIS, section locale 514 AIEST.

« On leur montre comment ça commence, une situation de harcèlement, quoi faire, comment s’affirmer, les moyens dont ils disposent, comment entamer une procédure d’enquête, etc. »

“J’ai pu parler”

L’histoire de Véronique fait partie des 28 dénonciations reçues l’an dernier par la section locale 514 AIEST de l’AQTIS. Victime d’un geste déplacé d’une collègue de travail alors qu’elle tournait une publicité, la technicienne de plateau a porté plainte pour harcèlement sexuel.

Les faits à l’origine de l’affaire remontent à juin. Devant déplacer sa voiture après le déjeuner, la jeune femme se baisse pour récupérer ses clés. Elle sent alors quelque chose dans son dos. Comme si quelqu’un tirait sur quelque chose. Dès qu’elle se lève, son pantalon thaï (qui se noue devant et derrière avec un cordon de serrage) commence à tomber. Véronique se retourne et aperçoit un collègue masculin, un autre technicien avec qui elle n’a jamais travaillé. Elle lui demande s’il vient de défaire son pantalon. Pas de réaction. Elle insiste : « Pourquoi as-tu fait ça ? »

“Il était là pour être détaché”, répond l’homme avec un petit rire.

«Je me sentais mal», raconte le technicien, rencontré dans un café de Montréal. « J’avais l’impression qu’un étau se resserrait sur tout. Comme une honte qui m’envahit. »

Quelques minutes plus tard, Véronique déballe son sac au directeur de production, qui l’invite à rentrer chez elle sans pénalité financière. Il lui dit que s’il licencie le technicien concerné, le tournage risque d’être suspendu, faute de pouvoir trouver un remplaçant. Dans le feu de l’action, cette explication satisfait le principal intéressé.

Je n’étais pas apte à persister à dire : « Non, c’est lui qui doit crier son camp ; pas moi !” Mais quand j’y pense, c’est lui qui a dû partir. S’il avait frappé quelqu’un, je n’ai pas l’impression qu’il l’aurait retenu. Ça aurait été mal vu.

Véronique, victime de harcèlement sexuel sur un plateau

De retour à la maison, Véronique appelle son syndicat pour connaître ses options. Après avoir nommé le technicien, elle comprend que l’homme en question fait ce genre de choses depuis des années, mais qu’il n’a jamais fait l’objet d’une plainte officielle.

« On m’a dit qu’il y avait beaucoup de rumeurs, mais rien d’écrit. C’est une des raisons qui m’a poussé à porter plainte. Je voulais qu’il y ait une marque sur son dossier. Pour éviter qu’il ne fasse d’autres victimes. »

La plainte a été traitée quelques mois plus tard. Aucune enquête n’a été menée puisque l’homme n’a jamais contesté la version de Véronique.

À la fin du processus, Véronique a même écrit une lettre au technicien concerné afin qu’il comprenne sa démarche. « Je voulais qu’il sache qu’il y a des conséquences à ses actes, qu’il ne peut pas faire ce qu’il veut et s’endormir paisiblement après. Je voulais changer le camp de la honte. »

Ce discours a beaucoup aidé Véronique. “Je l’ai fais pour moi. J’ai pu parler. Cela m’a permis d’avancer. »

Outre les statistiques

Ce ne sont pas tous les cas de harcèlement sexuel et psychologique qui donnent lieu au dépôt d’une plainte formelle.

L’exemple d’Ariane (nom fictif) illustre bien cette réalité. Dans une interview, cette électro-machiniste de scène, qui souhaite préserver son anonymat car elle craint des représailles si elle apparaît publiquement, raconte le cauchemar qu’elle a vécu en 2021, alors qu’elle participait au tournage d’une série télévisée.

Ariane évoque une relation qui, après un début très professionnel et “carré”, a pris un chemin pernicieux. C’était une main sur l’épaule, des tête-à-tête inutiles qui s’éternisaient, un toucher qui s’exerçait tout au long d’une prise de son, alors qu’on exigeait le silence – et l’immobilité – totale des participants, etc.

La situation s’est détériorée lors d’une journée de tournage à l’extérieur de Montréal. La veille, Ariane avait demandé aux autres membres du groupe de s’assurer qu’elle n’allait pas faire le trajet à l’avant du camion, seule avec l’homme en question.

Une fois sur place, ses doléances parvenaient aux oreilles de l’individu, par l’intermédiaire du régisseur. Isolée, Ariane a été contrainte de gérer elle-même l’agacement de la technicienne, qui a vigoureusement démenti ses allégations. Après avoir passé plusieurs heures sous haute tension, et après l’avoir écouté se défendre en criant, la jeune femme a commencé à penser qu’elle était elle-même l’oppresseur. « Je n’ai reçu le soutien de personne. La seule personne qui s’est excusée lors de notre conversation, c’est moi. J’ai promis de blanchir son nom auprès des gens au courant.

“La seule personne qui a souffert de cette dénonciation, c’est moi”, ajoute-t-elle.

Selon Ariane, la pénurie de main-d’œuvre monstrueuse qui a touché le secteur du tournage télévisé l’an dernier n’a pas aidé sa cause. « Les harceleurs ont estimé qu’ils jouissaient d’une impunité totale parce qu’il y avait une telle pénurie de techniciens qu’ils savaient qu’ils n’allaient jamais être licenciés. »

Quand elle regarde en arrière, Ariane se décrit comme “une proie facile”. “Je suis quelqu’un d’assez introverti. Je travaillais 16 heures par jour, je dormais peu… J’étais en position de faiblesse. J’étais dans une situation fragile dans l’industrie. Je n’ai jamais porté plainte, car c’était trop gros. Je ne voulais pas qu’il perde son emploi. Je voulais qu’il arrête, mais je ne voulais pas qu’il soit rayé du milieu. »

Cette mésaventure a profondément changé Ariane. Secouée, elle a décidé de quitter les grands plateaux. Aujourd’hui, elle privilégie les petites productions. “Ça m’a traumatisé. Quand on joue sa place sur chaque board, difficile d’exprimer son mécontentement. C’est de la vieille école. Vous encaissez pour montrer que vous êtes prêt à faire le prochain tableau. Quand une femme ose ouvrir la bouche, c’est qu’elle s’est vraiment fait botter le cul. »

Une voie à suivre

L’AQTIS 514 AIEST n’est pas le seul regroupement à sensibiliser ses membres au harcèlement. L’Association de la production média du Québec (AQPM) offre également des formations depuis plusieurs années. Depuis le 1euh janvier 2019, l’AQPM met à la disposition des producteurs un modèle de politique de prévention du harcèlement qui, selon une loi entrée en vigueur le 1euh janvier 2019, doit notamment prévoir les étapes de traitement d’une dénonciation.

Directrice des relations de travail à l’AQPM, Geneviève Leduc précise que cette procédure a été négociée avec l’AQTIS 514 AIEST, l’Union des artistes et l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec. « Lorsqu’il y a une plainte, les outils que nous avons développés sont utiles, explique Geneviève Leduc. Victime de harcèlement au travail l’an dernier, Ariane s’interroge pourtant sur cette manière standardisée de gérer ce type de situation.

« C’est bien de signer des politiques sur le harcèlement, mais personne ne lit ce qu’ils signent. Ça ne change rien. C’est inutile. Ça, pour moi, c’est de la merde. Ce qui est vraiment important, c’est que nous suivions une formation. Tous les chefs de service et tous les techniciens doivent y être soumis », insiste la jeune femme.


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